Le Moulin à Vent – Une opération à trois
Rien ne prédisposait le psychologue David Beelen à assumer la coordination de la maison médicale au forfait Moulin à Vent* à Bouge. Sinon la conviction que quelque chose n’allait pas.
En 2013, David Beelen, jusque-là psychologue hospitalier, a rejoint l’équipe d’une maison médicale dans le Namurois. « Je voulais me rapprocher des patients et, dans une maison médicale, la démarche psychothérapeutique et la temporalité sont très différentes. Seulement, c’était une maison médicale à l’acte et, avec des collègues qui sont devenus des amis, nous avions envie de fonder une maison médicale au forfait, pour sortir l’argent de la relation thérapeutique. Lorsque l’équipe est payée directement par la mutualité, les difficultés financières éventuelles des patients ne peuvent plus être un frein à la consultation! »
Un rêve
La maison médicale Moulin à Vent a ouvert ses portes le 1er janvier 2020, avec une équipe pluridisciplinaire de 12 personnes, réunissant médecins, kinés, infirmiers, psychologues et, par la suite, une assistante sociale. « C’est un projet qui a mis longtemps à mûrir, parce qu’avant de nous lancer, nous voulions savoir exactement ce que nous allions faire ensemble et comment nous allions le faire. Avec moi comme coordinateur : en plus d’être psy, j’ai un master en ingénierie sociale. Le Moulin à Vent avait besoin d’un coordinateur et je ne voulais pas cumuler les casquettes. » David Beelen et ses amis avaient donc réalisé leur rêve. Mais ils n’ont pas tardé à se rendre compte que la route était semée d’embûches.
Quand on est au centre de l'attention, on est passif. Nous, nous estimons que le patient est un acteur du soin, au même titre que le médecin ou l'infirmière.
— David Beelen, Maison Médicale Moulin à VentEn faire plus
« Tout est parti d’une double problématique, explique David Beelen. Une de mes collègues médecin est partie vivre à l’étranger et nous n’avons pas réussi à la remplacer. La pénurie de médecins est malheureusement une réalité. Et, par ailleurs, les infirmières de l’équipe se plaignaient à moi parce qu’elles se sentaient sous-utilisées. Elles estimaient, à juste titre, qu’en sortant de l’école d’infirmières, elles possédaient des compétences considérables, qu’elles n’avaient jamais l’occasion d’utiliser en ambulatoire. Soins de toilette, injections… : ça ne les satisfaisait pas. Elles voulaient en faire plus. Et différemment. »
Transition
Alors, pourquoi ne pas essayer de faire matcher les deux problématiques, en augmentant le nombre d’actes possibles pour les infirmières dans le cadre de la maison médicale ? C’est la question que l’équipe s’est posée. « Nous avons eu l’idée de mettre en place des protocoles de collaboration intersectoriels pour le suivi des patients chroniques. Nous avons commencé par l’hypertension artérielle et le diabète, en autonomisant les infirmières, de manière à ce que leur rôle auprès des patients atteints de ces deux maladies chroniques s’avère beaucoup plus complexe. » D’autant que, depuis un an, la législation sur les actes autorisés aux infirmières a évolué. « Les infirmières peuvent maintenant, par exemple, prescrire une analyse de sang de leur propre initiative. Le problème, c’est que nous sommes encore dans une période de transition, où les laboratoires ont tendance à refuser les analyses prescrites par des infirmières sans l’aval d’un médecin. »
Et le patient, il en pense quoi?
À la maison médicale Moulin à Vent, le problème ne se pose évidemment pas : les membres de l’équipe l’ont construite ensemble et se font entièrement confiance. « Si une infirmière prescrit une analyse de sang, le médecin ne songe même pas à remettre cette demande en cause, parce qu’il sait qu’elle est justifiée. Infis et médecins partageant évidemment les informations concernant le suivi des patients… » Des patients auxquels il a fallu « vendre » l’idée sans pour autant les bousculer. « Pour beaucoup de patients, la parole du médecin reste déterminante. Nous avons même constaté que, dans certaines situations, le patient allait vérifier les affirmations de l’infirmière auprès du médecin. C’est très apprenant pour nous : ça nous montre qu’il ne faut pas aller trop vite… »

Protocoles
Notamment pour les anamnèses médicales. « Depuis le mois de septembre 2025, nous proposons systématiquement aux nouveaux patients d’ouvrir leur dossier et de faire le point sur leurs problèmes de santé et leurs traitements avec une infirmière. Mais, au final, ce sont eux qui décident : nous n’avons pas voulu en faire une obligation, parce que nous tenons à donner aux patients le temps nécessaire pour s’habituer à cette nouvelle pratique, et nous respectons leur refus éventuel. Mais les infirmières et les médecins ont des protocoles écrits, établis en concertation, qui leur servent de référence. Les infis savent exactement ce qu’elles peuvent suggérer aux patients et, quand le patient arrive devant le médecin, une grosse partie du travail est déjà faite! »
Recherche
Mais, si tout va pour le mieux au Moulin à Vent, pourquoi avoir fait appel au Fonds De Coninck? « Parce que nous ne voulions pas nous contenter de réfléchir dans notre coin. Nous voulions encore améliorer notre modèle, et voir s’il était transposable à d’autres maisons médicales. Ça nécessitait une véritable recherche, pour laquelle j’ai obtenu l’aide du Fonds De Coninck. » Si les autres coordinateurs de maisons médicales avec lesquels il a abordé la question se sont généralement montrés positifs, en effet, ils ne sont pas pour autant disposés à passer à l’acte. « Je les comprends, parce qu’une maison médicale, c’est un équilibre délicat, que le moindre changement peut mettre en danger. La dynamique se modifie et, parfois, le système s’écroule. Il y a des risques, et donc il y a des freins… » D’autant que l’implémentation ne se fait pas du jour au lendemain. « À terme, c’est évidemment un gain de temps pour tout le monde. Mais, au départ, certaines maisons médicales peuvent y voir une perte de temps… »
Elles estimaient, à juste titre, qu'en sortant de l'école d'infirmières, elles possédaient des compétences considérables, qu'elles n'avaient jamais l'occasion d'utiliser en ambulatoire.
— David Beelen, Maison Médicale Moulin à VentFormer à l’autonomie
Comment envisage-t-il l’avenir du « modèle Moulin à Vent » ? « Il devrait évidemment s’étendre à d’autres maladies chroniques, et peut-être même à l’aigu, mais là, les infis sont plus réticentes. Parce qu’une pathologie chronique bien établie, bien étudiée aussi dans la littérature, c’est très différent d’une maladie aiguë. Elles craignent de passer à côté d’un diagnostic différentiel… » Le problème étant que les infirmières ont appris à fonctionner sur ordre. « Alors, se retrouver seules face à un patient et devoir réfléchir par elles-mêmes au lieu d’exécuter ce qui leur aurait été demandé par un médecin, elles ne se sentent pas assez outillées pour ça. D’où l’intérêt de la formation certifiante d’infirmier.e en pratique de médecine générale**, lancée en septembre dernier à l’Université de Liège. Elle a pour but de former les infirmières à l’autonomie, tout en répondant à la pénurie de médecins, comme cela se fait déjà au Canada et, dans une certaine mesure, en Angleterre… »
Focus groups
Ayant envoyé un prérapport au Fonds De Coninck, David Beelen avait – et a toujours – l’intention de compléter sa recherche par des focus group avec des médecins et des infirmières de maisons médicales, « pour entendre leurs opinions, qu’elles soient positives ou négatives. Mais, alors que j’ai contacté les 120 maisons médicales de Wallonie, je n’ai eu que… trois inscriptions. J’ai sans doute mal choisi mon moment : le mois de janvier, le pic de la grippe… J’y reviendrai à une période plus favorable. Et je suis bien décidé aussi à organiser des rencontres avec des patients : quelles sont leurs attentes ? Les nouveautés que nous leur proposons y répondent-elles ? Quelles sont leurs raisons, leurs craintes, leurs préjugés, peut-être? »
La preuve par 3
Faut-il en conclure qu’au Moulin à Vent, le patient est au centre ? « Au risque de choquer, ma réponse est non. Quand on est au centre de l’attention, on est passif. Nous, nous estimons que le patient est un acteur du soin, au même titre que le médecin ou l’infirmière. Et, pour les maladies chroniques, nous prévoyons des rencontres régulières entre médecin, infirmière et patient. Parce que, dans le « modèle Moulin à Vent », un traitement réussi, c’est une opération à trois. »
* https://www.msp-moulinavent.be
** Pour en savoir plus sur le certificat d’infirmier.e en pratique de médecine générale : https://www.facmed.uliege.be/cms/c_12710567/fr/certificat-d-infirmier-e-en-pratique-de-medecine-generale.