Géré par la Fondation Roi Baudouin

Les assuétudes en milieu carcéral : une réalité sous-estimée

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De l’alcool aux écrans en passant par le cannabis, la cocaïne, les médicaments et le jeu : dans le Luxembourg belge, l’asbl Solaix prend en charge les personnes présentant un problème de dépendance, quel qu’il soit. Sur tout le territoire provincial, sauf… dans les prisons.

Créée en août 2011, l’abl Solaix est un centre de consultations pour les personnes confrontées à une problématique de consommation.  » Nous sommes le seul centre agréé par l’AVIQ-Bien-être proposant des consultations psychomédico-sociales sur tout le territoire provincial, explique Claudine Henry, la responsable de Solaix. Notre équipe pluridisciplinaire – secrétaires, médecins généralistes addictologues, psychiatre, psychologue et assistants sociaux – propose une prise en charge cohérente et globale pour les patients, et ils sont nombreux, qui présentent un double diagnostic :  un trouble de santé psychiatrique et un problème lié à l’usage d’une ou plusieurs substances psychoactives. »

1000 nouvelles demandes en 2025
Institutrice primaire de formation et passionnée de psychologie, Claudine Henry a travaillé pendant 25 ans dans le secteur de la santé mentale. Elle a été la première coordinatrice de la réforme des soins de santé mentale adultes en province de Luxembourg, ce qui lui a valu, entre autres, d’entrer dans le conseil d’administration de l’asbl Solaix, puis d’en devenir la responsable. « J’ai un peu hésité à accepter cette situation, reconnaît-elle, car j’avais conscience de n’avoir qu’une connaissance superficielle des assuétudes. Mais j’ai fini par relever le défi, parce que les demandes d’aide étaient nombreuses, et elles le sont de plus en plus : en 2022, l’année de mon entrée en fonction, il y a eu 420 nouvelles demandes, et en 2025, nous avons approché les 1000 ! Sur les quelque 296.000 habitants de la province du Luxembourg, c’est énorme ! »

Consommation et parentalité
Solaix met tout en oeuvre pour que ces personnes – consommateurs ou membres de leurs familles – qui ont souvent du mal à se faire entendre se sentent enfin accueillies. « Chez nous, même les secrétaires sont spécialement formées à la compréhension des assuétudes et à l’écoute, et elles savent qu’elles peuvent consacrer tout le temps nécessaire à entendre la demande et la souffrance des gens. » Solaix propose aussi des séances de sensibilisation, d’information et de formation pour les professionnels en demande. « Et cette activité de sensibilisation ne se limite pas aux soignants, remarque Claudine Henry. De plus en plus d’entreprises nous demandent de sensibiliser leurs ouvriers et leurs employés à la consommation. Nous nous efforçons également de venir en aide aux équipes qui s’occupent des jeunes qui consomment ou dont les parents consomment. Nous envisageons d’ailleurs d’organiser des ateliers parents-enfants pour permettre aux parents consommateurs de renforcer leurs liens avec leurs enfants mineurs. Afin de déstigmatiser la consommation parentale tout en responsabilisant les parents : on peut consommer et être un bon parent, mais tout parent doit mesurer l’impact que sa consommation peut avoir sur ses enfants… »

 

Au lieu de profiter de ces mois ou de ces années où le détenu est en prison pour améliorer son état, on l'abandonne à lui-même.

— Claudine Henry - Solaix

Un milieu anxiogène
Solaix se penche même sur le problème du sans-abrisme, « car, constate Claudine Henry,  le sans-abrisme et les addictions vont malheureusement de pair… » Mais, si diverses que soient les activités de l’asbl, pour l’équipe, il reste un domaine, trop négligé jusqu’ici, à aborder d’urgence. « La thématique que nous voulons développer est la trajectoire d’aide et de soins en assuétudes en milieu carcéral. Parce que, pour le moment, pendant le parcours carcéral, il ne se passe que trop peu de choses. Au lieu de profiter de ces mois ou de ces années où le détenu est en prison pour améliorer son état, on l’abandonne à lui-même. Résultat : quand il sort, il va plus mal qu’à son arrivée. Ceux qui consommaient avant d’être mis en détention sont généralement obligés de renoncer aux produits auxquels ils étaient accros. La plupart passent à autre chose, qu’ils peuvent se procurer là où ils sont. C’est ce que nous appelons dans notre jargon un changement de comptoir. Et d’autres, qui ne consommaient pas, commencent en prison, parce que le milieu carcéral est extrêmement anxiogène, de sorte qu’ils recherchent des produits dits « dépresseurs », le plus accessible en prison étant le cannabis. À l’heure actuelle, entrer en prison pour les aider est, pour notre équipe, extrêmement difficile et énergivore… Et, quand ils reçoivent leur levée d’écrou, beaucoup disparaissent purement et simplement… »

Recherche-action
Le secteur de la justice – maisons de justice, parquet, tribunaux, avocats, service psychosocial des prisons – et les services d’aide aux détenus sont conscients du problème, mais n’en semblent  pas moins impuissants à le résoudre. L’asbl Solaix, sollicitée, souligne la nécessité d’harmoniser le trajet de détention et le trajet de traitement : « Dispenser des soins de qualité dans les trois prisons d’Arlon, Marche et Saint-Hubert, en cohérence avec le circuit de soins à l’extérieur de la prison et en vue d’une continuité des soins, ne peut qu’augmenter les chances de réhabilitation des détenus, souligne Claudine Henry. Mais comment procéder? C’est pour répondre à cette question que j’ai soumis au Fonds Dr Daniël De Coninck un projet de recherche-action ».

Feu vert
Le Luxembourg est-il en retard par rapport au reste de la Belgique ? « Pas du tout. Il n’existe actuellement en Belgique que le projet MACADAM, co-financé par le SPF Santé publique, dans les prisons de Lantin, Andenne et Leuze-en Hainaut, et l’asbl Cap Fly de Liège qui assure un suivi psychosocial en milieu carcéral. Mais le problème est bien réel, et il est grand temps de passer à l’action. C’est pourquoi,  dès que j’ai reçu le feu vert du Fonds Dr. Daniël De Coninck, géré par la Fondation Roi Baudouin, j’ai décroché mon téléphone… » Mobilisation dans le secteur de la santé mentale comme dans celui de la justice, groupes de discussion, journée de réflexion… « Ensemble, nous avons trouvé des solutions. Qui ont été bien accueillies partout. Les responsables régionaux des services psychosociaux des prisons ont même dit : « Il n’y a qu’une asbl comme Solaix, en ambulatoire, qui peut nous interpeller. Nous, en interne, c’est  impossible». »

On ne va pas refaire le monde, mais si on arrive à rendre un peu d'humanité aux gens, on aura fait un job d'enfer !

— Claudine Henry - Solaix

Continuité de soins
Avant tout, Solaix va organiser des sensibilisations dans tout le secteur de la justice et le secteur carcéral, afin de toucher tous les travailleurs sociaux et de leur proposer une « boîte à outils », qui leur permette de poser les bonnes questions, d’avoir les bonnes pratiques et de savoir vers qui se tourner en cas de problème. « Ensuite, nous formerons, dans nos trois milieux carcéraux, des référents assuétudes qui seront en contact direct avec nos équipes. Comme les équipes des SPS (service psychosocial) rencontrent chaque détenu dans la semaine de son incarcération, pour faire le point sur sa situation globale, elles pourront désormais aborder avec lui la problématique de ses assuétudes éventuelles et les ressources extérieures sur lesquelles il a pu compter jusque-là. L’idée étant évidemment d’assurer au détenu une continuité de soins qui favorisera, à sa sortie, sa réinsertion dans la société. »

Équipe mobile
Cette continuité sera facilitée par la mise en place d’une équipe assuétudes mobile. « Équipe pluridisciplinaire dont les missions seraient de simplifier l’entrée en contact avec le détenu présentant une problématique de consommation, de lui proposer une trajectoire d’aide et de soins en assuétudes, et de s’assurer qu’après sa levée d’écrou, il continuera à recevoir les soins nécessaires, précise Claudine Henry. Par ailleurs, nous développons un projet de pair-aidance au sein de notre secteur assuétudes, et nous espérons que certains pair-aidants bénévoles dans nos services pourront venir en aide aux détenus ou ex-détenus.  Parce que personne, mieux que des pairs, ne peut les convaincre que le rétablissement est possible, malgré tout ce par quoi ils sont passés. »

Un peu d’humanité
Les demandes sont parties au SPF Justice et aux directions carcérales, pour qu’ils avalisent les formations proposées par Solaix. « Et nous collaborons activement au comité assuétudes du réseau ProxiRéLux, où les secteurs de première ligne, hospitalier, assuétudes et justice se rencontrent trimestriellement. Tout en comptant surtout sur notre réseau local assuétudes, la CLA, avec lequel collaborent tous les acteurs impliqués dans la prise en charge des patients confrontés à une ou plusieurs assuétudes. Et nous avons développé la chambre des suivis en assuétudes (CSA), qui réunit les différentes institutions luxembourgeoises de la justice et le secteur assuétudes. Autant d’endroits stratégiques qui nous permettent de diffuser au maximum les éléments de notre recherche-action. Je sais qu’il faudra du temps, et que ce projet a même quelque chose d’un peu utopique. On ne va pas refaire le monde, mais si on arrive à rendre un peu d’humanité aux gens, on aura fait un job d’enfer ! »

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